Les parasites
(2 septembre 2010)
Elle se réveilla doucement, doucement de sa veillée, doucement. Embrumée par la tiédeur du jour. Pour elle, ça n'était qu'un jour de plus, un jour à ajouter depuis le début – c'était il y a tellement longtemps. Elle ne s'en souvenait pas bien. Et depuis le début, il s'en était passé des choses. Elle avait changé, ça pour sûr. Elle avait l'impression qu'elle n'avait cependant pas grandi. Elle était née ainsi, aussi conséquente que maintenant, peut-être un peu moins magnifique. Elle avait passé l'enfance à perdre sa superbe. La vie l'avait un peu abîmée, un peu détruite aussi, maintenant elle n'était plus sûre de rien. Un peu cabossée, un peu cognée, un peu amoindrie. Mais toujours belle, pourtant.
C'était ainsi, un jour, elle mourrait. Ça n'était pas encore, cependant elle osait parfois penser que ça n'était pas si loin. Quand elle se surprenait à oser, elle avait peur, d'elle-même, de sa nature, de sa vie, de ses beautés encore trop arrogantes. Dans leur jeunesse subliminale, ses beautés paradaient comme un défilé turquoise, argent, jade, or. Jadis, elles avaient été cent fois, mille fois plus éclatantes. Et puis, les hommes se les étaient accaparés, une par une, avides d'elle. C'était ça, lorsqu'on était trop belle. Ils étaient comme ça, les hommes.
Elle avait appris à taire la flamme qui flambait en son cœur, à ne plus espérer, ne plus attendre rien qu'un qui saurait l'aimer un peu plus, un peu mieux, un peu trop pour la blesser. Un qui pourrait peut-être la sauver, avec ses mains grandes et chaudes, et ses yeux clairs, ou sombres, elle n'avait pas décidé. Elle était prête à s'offrir à lui alors, à calmer ses coups de sang. Mais ça n'était pas pour tout de suite, et même peut-être pour jamais. Elle n'y croyait plus trop, à vrai dire, aux mains grandes et chaudes.
Ça n'était pas réellement triste. C'était comme ça. Sa vie à elle, comme celle de milliards d'autres. Peut-être plus, qui sait hein ? Elle n'avait pas visité l'univers entier. En attendant, c'était un jour tiède dans l'été, un jour tiède c'était rare en ce moment. Ses glaciers fondaient. Elle les avait toujours aimés, les glaciers. Majestueux, immaculés, vivants. Ils fondaient. Blanc par blanc. Majesté par majesté. Vie par vie.
À force de penser, il arrive qu'on s'oublie. Et elle pensait aux glaciers, majestueux immaculés vivants, et elle s'oubliait. C'est pratique, s'oublier. Même pas le temps de dire ouf qu'on est déjà ailleurs, un ailleurs pas forcément meilleur mais du moins différent. Son ailleurs, il était sur le blanc des glaciers – ceux qui fondaient. Sur le blanc du loup blanc, le blanc du renard blanc et celui de l'ours blanc. Le blanc de la peau tannée par le soleil blanc et le froid. Blanc, le froid. Ça faisait mal aux yeux, tout ce blanc un peu sale. Et puis, à force de penser à ce blanc, elle trouvait son orthographe bizarre.
Un "b" incurvé, avec une jolie boucle et un dos droit. Un "l" fier et dressé. Un "a" simple, petit mais droit. Un "n" agressif, dangereux, capricieux. Un "c" détonnant qui coule, qui crie et qui casse.
Elle s'oubliait. Elle s'oubliait tellement qu'elle ne remarqua pas tout de suite que sa tête la grattait.
Premièrement, elle attribua ça aux glaciers, à la saleté immaculée des glaciers. Ils étaient le flambeau de sa décadence, le symbole de la chute, le hérault de ses fins. Ça ne pouvait être qu'eux. Une mauvaise blague venant des glaces, serpentant jusqu'à sa tête. Oui, c'était eux. Après tout, ça n'était pas la première fois qu'elle en avait envie. D'ordinaire, elle se débrouillait pour se retenir, serrant fort les poings, les lèvres brisées et mordues. Ou bien elle grattait juste un peu, doucement, doucement. Mais là, là c'était un blanc trop sale pour s'en empêcher. Elle gratta.
La main dans ses cheveux, elle se grattait. De plus en plus dru, de plus en plus dur. Gratte, gratte, gratte. Gratgratgrat. Ratratrat. Ahaha. Elle avait cette manie d'ouvrir la bouche pour mieux se concentrer. La bouche grande ouverte, elle se grattait. Le temps ne comptait plus – et puis, qu'est-ce c'était, quelques secondes ? – plus du tout. Elle commença à s'inquiéter quand elle aperçut du sang sur sa main. Sa main avec du sang droit venue des cheveux, la bouche fermée par la peur, elle se taisait. Elle s'était toujours gratté la tête, toujours, depuis sa naissance – c'était il y a tellement longtemps. Elle ne s'en souvenait pas bien. Mais jamais jusque-là, non, jamais jusqu'au sang, le sang terrible et brûlant.
Elle se taisait. Et puis sa main pourpre, et puis ses cheveux qui la grattait encore, et puis le blanc sale des glaciers. Ça ne pouvait pas être eux. Le sang était amarante, et les glaciers, blancs. Elle se taisait.
Elle se réveilla, moins doucement que précédemment. Sa tête n'était pas moins embrumée. La tiédeur s'était assoupie, elle aussi, il faisait froid maintenant. Le climat jouait l'imbécile, ces derniers temps, il semblait aimer les montagnes russes. Juste comme celles de Wonderland, au Canada. Up and down, and up – and down – so high, and then, higher. Peut-être qu'il faudrait qu'elle l'emmène quelque part, jouer aux montagnes russes, peut-être qu'il serait les mains grandes et chaudes ? Ça devait être terriblement excitant – un vrai pays des merveilles. Juste entre les mains.
Cette impression de chuter, comme de la glace pillée. Qu'on tient notre vie entre deux souffles, qu'on s'accroche à de l'air. Rongée, rognée, déjà prête à s'élever, plus haut, plus haut, plus haut. La tête la première, s'accrocher.
S'oublier, encore. Ne pas se rappeler la dernière fois qu'un homme vous a aimé. Ne pas se souvenir qu'aller mal est terriblement normal. – Oui, aller mal, avancer tout de même, mais par la même occasion, reculer. Aller mal, ne pas aller – c'est quoi le pire ? Elle ne sait pas. – Ne même pas essayer d'ouvrir les yeux, fermer la bouche, clore le souffle. Laisser respirer un peu les souvenirs, et ses cheveux tachés – et les glaciers. Si on laissait le monde respirer, peut-être qu'il irait mieux, le monde. Peut-être qu'il ne tournerait plus en ellipse nombrillesque. Si on tentait juste une fois, pour être sûr... – Mais non. C'était tout aussi égoïste, s'oublier.
Putain, s'oublier. S'oublier, putain. S'oublier, s'oublier, comme si on pouvait un jour s'oublier complètement quand on était jeune, et qu'on avait été belle, et qu'on voulait aimer ! C'était ça, son problème – l'origine – elle voulait aimer. Si elle avait juste voulu être aimée, rien n'aurait été aussi grave. Mais du moment qu'elle fabriquait ses histoires avec de jolies couleurs fausses, qu'elle les consolidait avec des sourires vains, et qu'elle les arrosait avec des perles d'espoir, c'était fichu, foutu, terminé, terminus. Tout le monde descend. Seuls les problèmes restent, doit y avoir un meeting, un G100 des plus grands d'entre eux, les plus importants.
Elle arrêta de penser. C'était stupide de sa part, le coup des montagnes russes. Comme si elle ne tressautait pas déjà assez.
Pour le coup, ce fut son cœur qui tressauta quand elle vit le sol écarlate. Et sans qu'elle n'y songe un instant, sa main partit rejoindre sa tête. Far, far away. Des souvenirs, et puis le sang.
Les parasites. Les souvenirs, ce sont des parasites. Ils jouent aux montagnes russes avec vous, vous pompent le sang, et s'en débarrasser est impossible – ils reviennent toujours à la charge. Et elle, elle avait les deux. Les parasites et les souvenirs, qui sont des parasites. Elle avait la tête hantée. Putain, s'oublier. Les fantômes, s'oublier. Les fantasmes, s'oublier. Détruire les murs, casser les briques de ses jolies histoires colorées et fausses, défoncer le plancher, puis, percer une fenêtre à travers les murs tombés. Et s'éclater la tête pleine de parasites sur le sol taché. S'oublier.
Elle vivait en parasitée. Bouffée jusqu'au cœur, déchirée de l'intérieur, arrachée jusque dans ses moindres recoins. Maintenant, elle entassait: quelques uns de plus – quel était le problème ? Elle n'avait plus l'envie d'y penser, sa main automatiquement rivée à sa tête. Agrippée, amarrée, arrimée aux parasites. La bouche fermée par la peur, la bouche fermée parce qu'elle ne se concentrait plus. C'était devenu naturel, une part d'elle-même. Laisser les parasites respirer. Les bords en viendraient peut-être à s'aérer, qui sait ? Et si en creusant des trous dans sa tête, les souvenirs allaient s'enfuir ? Voleter dans le vent qui les emporte, au creux des ombres des gens, infinités de souvenirs aléatoires qui fillent. Et si, un jour, en laissant les parasites agir, tout allait devenir mieux ? Un peu comme s'ils pouvaient créer les mains grandes et chaudes, eux, petits êtres craintifs et froids. Un peu comme si elle pouvait oublier ce qu'elle était devenue.
Parasites et parasites, c'est trop. Ils devaient s'annuler, s'étreindre pour mieux s'éteindre, s'embrasser et s'embraser, vomir le trop plein. Elle vomit.
Chanta.
"Apportés par le vent
Chaque coin d'une rue
Est un autre tournant
Non – tourment.
Tourmentées sangsues
Le sang bouillant
Joue à qui perd gagne
La Tour de Pise mât de cocagne
Joue puis perd
Si je tombe six fois par terre
Est-ce que ça vaut ?
Est-ce que ça vaut de s'oublier ?
Qu'est-ce que ça fait ?
Est-ce que ça vaut le dos
Brisé ?
Emportés par le rien
Six fois sept quarante-deux
Et deux et deux font cinq
Et deux et deux sont miens
Si je m'oublie si peu
Ça tu le sais bien
Je l'ai toujours su
Montagnes russes acculées ruent
Aux brancards
Et si tout allait bien so far ?
Est-ce que tout est beau ?
Est-ce que tout est beau là-bas
Et où est-il le roi ?
Est-ce que ça vaut le dos
Dis-moi ?
Déportés pour venu
Souvenirs placentas
Ectoplasmes velus
De jours sans queue ni cul
Ce parfum de là-bas
Aurait bien convenu
S'il n'y avait l'oubli
Le bras de Lady Liberty
En érection
Si je passe la prochaine question
Est-ce que tu veux ?
Est-ce que tu veux être mes mains ?
Suis-je l'essaim ?
Est-ce que tu veux mes yeux
Demain ?"
The show must go on, la belle histoire. Là, elle ne pouvait pas. Porter tous ces habitants, et les regrets avec, même si elle laissait s'en aller le reste, elle ne pouvait pas. Elle était encore trop petite, déjà un peu moche, si illusionnée. Elle aurait aimé tenir entre deux mains grandes et chaudes, et rester ainsi, même cabossée, cognée, amoindrie. Toujours belle pourtant. Entre les mains, elle aurait été belle. – Elle vomit.
Et puis tout le fluide éjecté sur le sol dégueulasse, et puis le sol, et sa tête pas encore éclatée, tout ça la fatigua. Il était temps d'arrêter ce show insipide et redondant.
Il paraît que ça n'était qu'une question de fatigue. De souvenirs parasiteux, de glaciers qui fondent, et de deux grandes mains. Il paraît que s'oublier, c'était plus facile la tête vide, la tête moins blanche, salement blanche. Qu'il vallait mieux prendre ses précautions. Que pour détruire les murs, il fallait y aller au décapant. Qu'il fallait racler bien loin, bien fort, s'y prendre avec de la rancœur féroce et ne pas oublier les coins. Surtout, ne pas oublier les coins.
Alors, elle avait frotté loin, fort, dur même. Elle s'était hérissé le poil, l'avait coupé en quatre puis caressé dans le mauvais sens. Elle se les était tirés, ses cheveux, jusqu'à que tous les parasites s'en aillent. La tête propre, c'était la tête qui durait. Elle avait évacué les souvenirs et tout le reste par le convoi des eaux usagées. C'était le mot, usagés. Dépassés, aigris dans leur farce merdique. Elle les avait renvoyés dire hello au vent. Après tout, il aimait bien s'engouffrer dans ses cheveux, les remuer. Emporter ce qu'il y trouvait, sans demander.
Le décapant jouait au tsunami, le vent à l'ouragan. Et lorsqu'elle avait secoué sa tête, sa tête bleue comme une orange, sa tête dont le blanc sale avait fondu, elle avait senti le tremblement. La ruée et la précipitation. Le tremblement des souvenirs, tremblement des parasites, tremblement d'éther.
I am melting you are making me
Melt.
Felt a tiny rush
Leading to what ?
Crush.
All goes down
One by one
Step by step nevermind.
Fifteen and then sixteen
Hold me bright.
Rust flows on the ground
Flooding rust
Standing right
Beside the lighter rise.
I want you to
Make me tight
Flying blue.
In these warm huge hands
Standing right
If only I.
No ends.
Just the light
I am melting
You are melting me
Right.
Lorsqu'elle eut fini, elle recommença. Et une autre fois, et puis une autre. Elle ne comptait pas, ça n'était pas important. Elle lava son cerveau avec – peut-être qu'elle pouvait être heureuse en oubliant ce qu'elle était. Heureux sont les simples d'esprits, car le royaume des cieux leur appartient. S'oublier, ça valait tous les parasites du monde. Elle avait seulement eu du mal à renoncer aux mains, ses mains, celles qu'elle aurait chéri par-dessus tout, deux mains chaudes qui l'auraient serrée, tenue, brandie. Les grandes mains de l'Homme qu'elle aurait aimé. Celui qui n'aurait pas vendu ses beautés pour trois sous. Est-ce que ça valait ça, s'oublier ? Les deux grandes mains chaudes ?

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